Il y a des absents sans retour. Des effacés au souvenir du monde.

Pascal Quignard

L’art rassemble des objets dans lesquels sont sédimentées des images. Quand le regard tend l'horizon du monde où elles sont nées, pour les rendre expressives de tous ces désirs, ces peurs, ces croyances, ces amours, ces rêves, qui font la chair des hommes, l’enchantement se produit : ces objets redeviennent sous nos yeux des images. Mais les oeuvres survivent aux désirs. Quand l’arc de l’horizon se débande, il laisse tomber des objets, des artefacts, rassemblés sur les murs des musées, qui semblent nous dire quelque chose sans que nous sachions exactement quoi. Cet oubli nous donne une liberté par rapport au passé : la non-familiarité de cette ancestralité dont nous n’avons aucun souvenir est l’occasion d’inventer de nouvelles formes, de faire cette primitivité qui précède notre histoire une force de création vivante. Mais cette perte de monde s’inscrit aussi dans ces objets comme la tristesse qui lustre les prunelles, le regret d’une promesse inaboutie, un oubli comme une solitude infinie.

 

Je pense à ces statuettes étrusques faiblement éclairées au Musée archéologique de Florence, loin des masses de touristes. De petites statues qui se tiennent fragilement, et pourtant, immuablement, dans les vitrines comme une conjonction d’un immémorial qui excède les efforts de notre imagination et d’une immaturité pour laquelle on ne peut rien. Je pense à un été, où un regard égaré n’a pu voir que la tristesse de ces enfants éternels, qui ont l’âge du monde sans pouvoir eux-mêmes vieillir.