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Photo : Anthony Daniel

Il y a ces sujets perdus, et ces sujets à venir : des corps abandonnés, aux paupières fermées, rayés par le passage des sourires, des inquiétudes, des maladies ; des corps en amorces, embryons de consciences, où les visages ne portent que la possibilité de devenir expressifs des mouvements de l’âme. 

 

Les traits du masque sont tendus par des grimaces comme autant d’acrobaties du visage : joues comme des noeuds, bouches convulsées, mentons protubérants, nez plissés, sourcils aiguisés comme le sommet des cathédrales. Le masque concentre l’apparence de la vie, mais sans fin car sans durée. Et comme pour toute apparence, il n’est pas question d’une perte ou d’une naissance prochaine, mais d’un doute : dans l’obscurité de ces orbites béantes, dans ces bouches qui s’ouvrent sur un vide, y a-t-il un regard tapi, une voix qui peut nous répondre? 

 

Si le visage est toujours baigné par le halo du regard qui se répand sur tous les traits, alors le masque n’est pas un visage. 

 

Si un regard se tient sous le masque, alors celui-ci erre, fantomatique, sans jamais pouvoir appartenir au monde où il apparaît. Un regard ou un rien.

 

Cette série, toujours en cours, cherche à trouver dans les mots et les images les ressources pour dire ce qu’il advient du regard quand celui-ci perd le lieu pour se faire voir.

Avec des poèmes d'István Fazakas     

 

tu étais presque

et le monde aussi avec

toi et ton regard

 

et ton souffle chaud

qui porte les mots comme

le vent les oiseaux

 

et dans tes mots moi aussi

presque j’étais moi

 

 

 

et de nouveau ton

approche s’éclate en

tempête noire

 

doucement les gouffres 

de tes yeux s’abîment 

longés d’écumes

 

ce blanc silence où le

poids des mots perd le sol

 

 

naviguer encore

ce silence qui remue

comme un passé

 

comme si parcourir

les traits et les mots cachait

la promesse d’un

 

naufrage regard flottant

sur le bleu de la matière

 

 

 

écrire sous la peau

de ton visage le jadis

des mots le soupir

 

quand tu respires 

sans bruit et presque sans 

prendre de l’air

 

presque sans vivre et pourtant

muet comme les vivants

 

des yeux qui baillent

et le silence tombe 

goutte de rien opaque

 

il devient la peau 

de ton visage sans histoires

des rides vides de temps 

 

dessinent ce pli où peut-être

tu te caches pour regarder

 

le temps fabrique 

des masques il travaille 

avec du plomb il 

 

rend les corps lourds il

travaille il fabrique

cadavres de temps

 

souvenirs des masques

corps lourds de plomb

 

dans sa bouche sans langue

un cri s'avorte cela 

rend lourd le silence

 

les mots se dessèchent

et parfois quand on marche 

dessus ils bourdonnent

 

souffrance tue d'un masque

qui veut devenir visage

 

 

 

 

il faut maintenant

dis-tu retourner la peau 

du visage et

 

la porter comme

un masque l’infini d’or

des yeux craque 

 

le crépuscule fait de nous 

des ombres de rien