…l’œuvre est sa propre absence : à cause de cela en perpétuel devenir,

jamais accomplie, toujours faite et défaite.

 

Maurice Blanchot, « Le musée, l’art et le temps »

 

 

Quiconque entre dans un musée de sculptures antiques peut se laisser fasciner par l’ambiguïté de ce qui se trouve sous ses yeux. Ces marbres nous proviennent d’un temps très ancien, ils ont été conçus dans des circonstances dont nous ignorons presque tout et ont traversé les siècles et les lieux. Et malgré cela, ils sont bien là, éclatant de présence. Les quelques nez arrachés, les sourcils fêlés et les joues fissurées ne semblent en rien menacer l’évidence des formes sculptées, qui donnent à voir jour après jour, inlassablement, le même visage, un visage qui peut-être un jour fut celui de quelqu’un… mais cette ressemblance est tombée dans l’oubli, et ce que nous voyons désormais c’est cette figure purifiée de toute appartenance au temps des hommes. En même temps, ces bris sur la pierre rappellent que cette figure ne serait rien sans ce bloc de marbre dans lequel elle s’inscrit et dès lors, les formes du visage semblent être de simples accidents de la matière, destinés à se résorber en elle. Le travail du sculpteur sur le marbre devient indiscernable de celui accompli par le passage du temps. La figure semble ainsi prise dans un double mouvement, par lequel elle émerge triomphalement de la pierre en même temps qu’elle s’y absorbe. Son anonymat oscille entre deux sens : celui de l’appartenance à un lieu idéal, soustrait aux contingences et aux vicissitudes du temps, et celui de la perte de l’origine, de cette absence qui gruge petit à petit les traits qui l’individualisaient.   

 

Réalisée à la Glyptothek, à l'Altes Museum et au Staatliche Antikensammlungen, cette série de dessins a pour origine cette fascination, celle que l’on a pour les objets qui sont à la fois des vestiges du passé et des apparitions hors du temps, pour ces regards, dans la pierre, qui y naissent et s’y redéfont. 

© 2021 Mathilde Bois